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A Bounmi


Bounmi (de son vrai nom JP Cuomo) est un de ces Marseillais au grand coeur qui ont vécu une grande et passionnante vie. Il fut aussi l’un des premiers étrangers à venir s’installer définitivement à Luang Prabang.

Des aventures, il en a eu et en a encore beaucoup. Il aide par de nombreuses petites actions notre association. Belle histoire que celle de Loulou, que j’ai rencontrée une paire de fois et qui effectivement irradie quelque chose, une bonne énergie ou un bon karma.

Encore merci Bounmi pour ce que tu es et ce que tu fais.

LOULOU, par Bounmi

La rencontre.

C’est en rendant visite à des amis lao que j’ai rencontré Loulou. Avant de voir son pied amputé enroulé dans un chiffon sanguinolent, j’ai été envoûté par son sourire. À cloche pied, elle est venue vers moi, a joint ses mains devant son visage, et m’a salué en penchant la tête en avant et pliant légèrement sur sa jambe. C’est la manière la plus polie pour une petite fille de 11 ans de dire bonjour au Laos. Quand elle est repartie en sautillant sur sa seule jambe valide, j’ai été choqué par la maigreur de la jambe dont le pied manquait.

L’enfant.

Nous ne saurons jamais quel jour Loulou est née, ses parents n’ont pas pensé que c’était important de le lui dire. Dans ce village sur la crête de la colline, elle passait son temps à travailler, aller chercher de l’eau, faire la lessive, porter ses nombreux petits frères sur son dos, retenus par une écharpe passée en bandoulière sur son épaule pour laisser ses mains libres de couper le riz des heures durant. Ce n’est pas parce que l’on porte un enfant sur son dos qu’on ne peut pas travailler... Ses petits frères étaient sa joie de vivre, le réconfort aux brimades et coups qu’elle recevait quand son esprit s’envolait au delà des seules montagnes qu’elle connaisse, ses yeux dans les nuages, rêvant de découvrir le monde, un monde où elle pourrait vivre comme un enfant, aller à l’école, rencontrer des gens. Elle ne pensait même pas à jouer. On ne joue pas quand on est enfant dans cette ethnie. On travaille de 4 heures du matin à 8 heures du soir, on ne rêve pas non plus. Loulou s’acquittait de toutes ces taches du mieux qu’elle pouvait. Ce qu’elle adorait par dessus tout, c’était aller dans la forêt cueillir des pousses de bambous. Quand c’était la saison, elle prenait son coupe-coupe, dévalait la colline en courant et chantant, traversait sans regarder la route où peu de voitures passent.

L’accident.

Malheureusement, ce jour là, la famille de mes amis revenait de promenade. La suite est facile à deviner. Son visage a heurté de plein fouet la voiture, elle est tombée, la roue est passée sur son pied, broyant les os jusqu’à la hauteur de la cheville. Tout de suite, le conducteur a proposé de l’emmener à l’hôpital le plus proche. Les parents de Loulou ont affirmé qu’ils le feraient le lendemain. Une grosse somme d’argent a été demandée pour couvrir les frais d’hôpital. Les jours ont passés, Tain, la femme du conducteur malheureux était inquiète, elle connaît la dure réputation de cette ethnie, elle sait comment ils traitent les enfants. Ces gens pauvres adoptent tous les enfants qu’ils trouvent, ils en font de la main d’oeuvre pas chère, il faut juste un peu les nourrir. Au bout d’un mois, elle a demandé à son mari de retourner sur le lieu tragique de l’accident pour prendre des nouvelles de la gamine.

L’abandon.

Aucun soin, depuis un mois, couchée à même le sol, sur une natte déchirée, Loulou souffrait. Elle gisait, son pied gangrené pourrissait, pas nourrie, la fièvre faisait briller encore plus ses yeux en amande. Pourquoi n’est-elle pas à l’hôpital ?! Nous allons l’emmener, ont décidé mes amis. Réponses des parents : "vous pouvez la prendre, elle ne nous sert plus à rien, elle ne peut plus marcher". Une phrase comme celle-là est incroyable, malheureusement, non seulement elle est vraie, mais les parents ont en plus exigé encore une somme d’argent. Tain a payé et a emporté la gamine presque inconsciente à l’hôpital de Louang Prabang. Il a fallu couper le pied. C’est un mois après l’opération que j’ai rencontré Loulou, son pied n’était pas encore cicatrisé.

La jambe au pied coupé était filiforme. Loulou avait ce qu’un provençal appellerait des jambes de grives. Mais, cette jambe-là, les muscles avaient tellement fondu, que même une grive n’en aurait pas voulue. Tain, d’une grimace qui avouait son impuissance à agir, m’a demandé quoi faire. Elle considérait Loulou comme sa fille. Loulou était heureuse, elle découvrait la joie d’apprendre à lire, de posséder une jolie robe, d’être entourée de gens aimant, (il y a quatre filles et un garçon dans cette famille), d’avoir le droit de rêver, de rire aux éclats. Le rire de cette gamine est fabuleux, il rend heureux les gens qui l’entendent, il atteint le fond du coeur.

Franck.

Mon ami Franck est en France, il est kinésithérapeute, mais plus que ça encore, il peut guérir la plupart des gens en posant ses mains sur eux. Par e-mail, il m’a expliqué que le danger qui guette une jambe qui ne travaille plus est le blocage irréversible du genou. Il m’a envoyé des textes et des dessins des massages à faire dans ce cas. J’ai fait du mieux que j’ai pu. Par la suite, il a envoyé de l’argent, et des cartes postales. J’ai découvert qu’il y avait un atelier de réhabilitation et un prothésiste à l’hôpital de Louang Prabang. J’y ai emmené ma protégée tous les jours pour des massages. On y allait en moto, Loulou avait un peu peur au début, mais éclatait de rire quant elle découvrait les yeux éberlués des laos qui la voyait perchée sur le dos d’un énorme falang (français). Merci Franck qui a permis à Loulou de ne pas perdre l’articulation de sa jambe.

L’atelier de prothèse de Louang Prabang.

Il y a à Louang Prabang un atelier de prothèse qui a été créé par Handicap international. Depuis le début, c’était mon rêve de voir marcher loulou sur ses deux pieds, et il y a longtemps que je pensais à une prothèse. Tout le personnel du service de réhabilitation de l’hôpital a été rassemblé, je voulais qu’ils se penchent sur ce problème. Il est de coutume dans n’importe quel hôpital du monde de ne pas voir le patient, mais uniquement sa maladie. J’ai souvent entendu dans les couloirs une infirmière demander à une autre d’aller porter un médicament à « l’appendicite de la chambre 12 ». Je ne savais pas qu’une appendicite pouvait avaler quoi que ce soit. Bref, dans le cas de Loulou, je crois que tous les records ont été battus car, devant sa jambe, ignorant sa présence, chacun a dessiné l’endroit où il fallait recouper pour pouvoir mettre une prothèse. Qui disait au dessus de la cheville, qui voulait au dessous du genou, en large, en travers. .. à l’idée d’une autre opération, les larmes de cette pauvre petite qui depuis plus de deux mois souffrait, ont jaillit ; et, elle s’est enfuie si vite en sautillant que je me suis dit que peut-être elle courrait moins vite quand elle avait ses deux jambes, et elle n’a plus voulu retourner à l’hôpital. Je la comprenais. Après lui avoir affirmé que jamais on ne lui recouperait sa jambe, et trois crèmes glacées plus tard, elle s’est calmée. Mais, devant sa déception de ne pas pouvoir porter une prothèse qui lui aurait permis de remarcher, je me suis engagé en lui promettant qu’elle remarcherait, même si je devais lui en fabriquer une moi-même. Ce qui m’a empêché de dormir pendant trois nuits, regrettant mon empressement à faire cette promesse. Finalement, j’ai pris un rendez-vous à Vientiane, au centre de réhabilitation.

Le voyage à Vientiane

Le jour fixé, nous devions partir avec Loulou, Tain et moi avec mon vieux camion. Il faut pas moins de 8heures 30 pour aller à Vientiane, le paysage est d’une telle beauté, que malgré les virages, les nids de buffles sur la route, les cols à plus de 10%, c’est toujours un plaisir de faire les 400 KM qui séparent ces deux villes. Tout au long, dans la partie montagneuse, nous distribuons des bonbons aux enfants qui nous font de grands signes d’amitié et nous disent « Sabaidii !!! », et des cigarettes et de l’eau aux soldats chargés de surveiller la route. Au dernier moment, Tain a eu un empêchement. Heureusement, Sylvie, une Française d’origine laotienne devait se rendre a Vientiane, elle a bien voulu nous accompagner, je l’en remercie, car, j’avais peur que loulou ne soit intimidée seule avec moi. En réalité, c’est moi qui étais intimidé par cette gamine, et de plus, je ne parlais que très peu la langue à cette époque. J’ai découvert lors de ce voyage que cette petite laotienne était avide de tout connaître, et avait en plus de sa bonne humeur et de son rire époustouflant un sens de l’humour étonnant. Ce voyage a été pour moi un immense bonheur. 5 jours ont été nécessaires pour que notre protégée puisse enfin se servir de ses deux jambes. Le retour dans sa famille d’adoption a été, un triomphe. Je n’ai jamais compris comment cette enfant de la campagne avait pu développer un goût si sûr en matière de vêtements, car, elle possède un don inné (propre à la plupart des femmes ?), pour choisir les robes les plus chères, et, dans son cas, les chaussures les moins adaptées. J’ai du modifier toutes ses chaussures pour qu’elles puissent s’adapter à son pied en plastique.

Un jour, nous avons décidé que c’était son anniversaire ; Franck a envoyé de quoi lui acheter un vélo pour remuscler sa jambe atrophiée. Elle voulait apprendre l’anglais et le français, elle adorait l’école. Souvent elle venait me voir, on allait manger une glace, voir Sylvie qu’elle appelait grande soeur. J’avais l’impression d’avoir fait une bonne chose. La bonne humeur de loulou enchantait Tain et sa famille. Elle recevait en échange beaucoup d’amour de ses nouvelles soeurs. Enfin, malgré son pied coupé, elle était heureuse. Jamais elle ne s’est plainte de ce handicap.

L’inconcevable.

Loulou attendait avec impatience la fin de la mousson pour reprendre l’école. Les parents qui l’avaient rejetée car « inutilisable » l’ont vue marcher avec sa prothèse ; et ont compris qu’elle pouvait encore « servir. » Ils l’ont récupérée. Finis tous les rêves, l’école, la joie, l’amour qu’elle donnait et recevait. Lorsque j’ai appris cela, j’ai compris la bêtise que j’avais faite de vouloir qu’elle remarche. Avant, je me disais que la perte de son pied avait permis qu’elle mène une vie d’enfant. Aujourd’hui, je pense que j’ai détruit cette vie nouvelle en lui faisant faire une prothèse car, jamais ses parents ne l’auraient reprise si elle n’avait pas pu marcher. Depuis deux ans, je n’ai plus de ses nouvelles. J’ai revu Tain, elle accepte de la reprendre et de l’adopter, il faut négocier avec les ignobles parents, ils sont voraces, il se peut qu’ils demandent beaucoup d’argent. Mais, le plus grave, c’est que maintenant, il faudrait refaire la prothèse de loulou, car elle doit être trop petite, et, je n’ose même pas penser à l’état de sa jambe, si elle a cassé sa prothèse et qu’elle ne se déplace en utilisant qu’une seule jambe. J’ai hâte de la revoir, mais j’angoisse de la trouver invalide. Si je n’avais rien fait, elle serait toujours avec sa famille d’accueil, elle aurait une jambe invalide, mais pourrait sautiller comme un oiseau blessé, et sa vie serait remplie d’amour.

…Loulou suite

Trois ans ont passé. La prothèse de Loulou a eu la bonne idée de casser. Loulou est redevenue inutilisable, elle a donc été renvoyée chez ses parents adoptifs pour notre plus grande joie et la sienne. Elle a grandi, mais a perdu son joli sourire. Elle retourne à l’école, très vite malgré le temps perdu, elle est devenue la deuxième de sa classe. Ces derniers temps, elle a grossi, des amis lui ont racheté un vélo. On a refait trois fois sa prothèse. Chaque fois elle vient me voir pour que je l’accompagne. Pourtant elle connaît le chemin. J’en conclus qu’elle ne m’en veut pas. Elle a retrouvé un peu son sourire.

mise en ligne le samedi 1er septembre 2007 , par Ben’o’laos Ben'o'laos .


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